Première femme à être élue bâtonnier à Marseille, Geneviève Maillet évoque son parcours et ses actions au sein du Barreau marseillais.


Quel est votre parcours ?

J’ai prêté serment en 1983 et je me suis orientée vers le droit maritime et le risque industriel maritime. Cela m’a rapidement permis d’avoir une vision prospective. En effet quand vous vous intéressez au risque industriel maritime, vous devez avoir une vision ouverte et réfléchir à des usages par rapport à d’autres pratiques. Je me suis également intéressée aux nouveaux modes de transport et aux nouvelles technologies et j’ai participé en 1986 à la création du pôle d’innovation à Chateau-Gombert. Le droit maritime impliquant des échanges commerciaux, je suis devenue par le suite spécialiste en droit de la concurrence. Tout au long de mon parcours j’ai eu la chance de rencontrer des personnes d’exception qui m’ont fait grandir. Dans notre métier d’avocat nous avons la chance de nous enrichir des qualités de nos clients et nous complétons leurs connaissances. Nous sommes un peu comme des créateurs qui perçoivent les qualités mais aussi les défauts d’une pièce et qui construisent à partir des qualités perçues

Marseille innovation m’a permis de voir très tôt le potentiel du numérique. Grâce à ma collaboration avec des acteurs de la technologie, j’ai eu plus d’atouts pour anticiper la révolution numérique au début des années 1990. J’ai voulu partager les connaissances que j’ai reçues avec mon Barreau et nous avons pu créer des liens pérennes entre les acteurs de la technologie et les avocats. D’ailleurs, nos jeunes avocats sont aguerris aux nouvelles technologies et ont gagnés des prix d’innovation.

Vous avez été élue Bâtonnier quelles sont les actions dont vous avez été le plus fière jusqu’à présent dans ce mandat ?

Je souhaite vraiment créer une proximité avec mes confrères et également avec les justiciables. Même si les outils numériques nous font gagner du temps il faut continuer à privilégier les relations humaines évidemment. Je suis persuadée que le Barreau de Marseille peut être le défenseur d’une action positive collective. Dans le cadre du label Marseille-Provence Capitale Européenne du Sport 2017, nous organisons des rencontres et un colloque autour de l’impulsion sportive. Le sport a beaucoup de valeurs communes avec le métier d’avocat (capacité à développer des richesses collectives, esprit de défense). Ces rencontres sont une excellente manière de se rassembler.

Quelle actions avez-vous et allez-vous mener pour les jeunes avocats de Marseille ?

Nous avons une commission du jeune barreau qui est active à laquelle j’ai proposé un thème de réflexion concernant l’environnement. Au sein du Barreau de Marseille il n’y a pas de compétition entre les avocats mais plutôt une complémentarité. Les acteurs des professions réglementées et les avocats à Marseille échangent beaucoup, en effet, notaires, huissiers ont un puzzle de compétences partagées et il faut renforcer les échanges entre les professions. Nous faisons tout pour résister au pessimisme ambiant. L’action et l’innovation sont d’ailleurs un excellent contrepoids au défaitisme. Ensuite la position centrale en méditerranée de Marseille fait que nous comprenons mieux les enjeux de la méditerranée, nous avons par exemple participé au forum mondial de l’eau, à la Medcop22 de l’eau à Tanger. Le Barreau de Marseille est également pilote sur un projet concernant le droit et le climat. Il y a de vrais défis et donc des opportunités à saisir pour les entreprises en Méditerranée et à Marseille.

Que pensez-vous de la mutation numérique des professions du droit ?

Il n’y a pas vraiment de mutation, je dirai plutôt qu’il y a une évolution. Tout comme nous sommes passés de l’encre de chine au stylo, les avocats évoluent vers les nouvelles technologies.

En tant que bâtonnier, comment aidez-vous les avocats à s’adapter à cette mutation ?

Il y a deux grandes missions, la première est d’améliorer le quotidien de mes confrères et la seconde est de faire rayonner la profession tout en ayant un rôle de régulateur.

Nous lançons des projets pour favoriser cette mutation tels que l’incubateur du Barreau de Marseille qui est le second incubateur le plus important de France. Nous établissons une communication par cycles et avons lancé le journal du Barreau…Nous organisons également des conférences avec des invités tels que Kami Haeri, Jack Demaison sur des thèmes aussi variés que l’exercice de la profession d’avocat après la loi Macron ou l’avenir de la profession d’avocat.

Nous nous donnons les moyens matériels de prendre le train en marche en organisant des réunions, des formations ou colloques. La profession n’est pas aux ordres du numérique c’est plutôt le contraire.

Vous êtes avocat depuis 20 ans à Marseille comment la profession a-t-elle évolué dans cette ville ?

Je me rappelle que nous étions 600 avocats à Marseille il y a 25 ans, aujourd’hui nous sommes 2300. C’est vrai que lorsque nous étions moins nombreux les contacts n’en étaient que facilités mais il règne encore au Barreau une vraie convivialité avec de nombreux moments de rencontre. Bien que la crise économique secoue quelque peu la profession et que le manque de moyens de l’institution judiciaire ralentisse la justice. Nous pouvons tout de même espérer que ce manque soit compensé par l’arrivée de nouveaux outils et d’une vraie volonté politique.

Quelles sont les relations entre les avocats et les juges à Marseille ?

Il y a eu quelques tensions créées par un événement significatif, un communiqué de presse avait d’ailleurs été établi à ce sujet. La clé pour avoir des relations harmonieuses est la communication, je suis d’ailleurs invitée chaque mois par les chefs de juridiction et ces échanges permettent d’éviter de nombreuses difficultés et de créer une cohésion. Cependant je déplore que l’expérimentation du conseil départemental de l’accès au droit ne soit pas poursuivie dans son intégralité à Marseille et que le budget de ce projet soit amputé provisoirement d’un tiers par la chancellerie six mois après son lancement. En effet, ce projet est très bénéficiable aux justiciables. Par ailleurs, le rôle d’un avocat est de préserver le droit et de continuer à défendre l’accès au droit et l’accès au juge.

Comment un avocat peut-il consacrer plus de temps aux justiciables ?

Je crois fermement qu’il faut provoquer des échanges. Par exemple, le Barreau de Marseille va organiser le 22 septembre 2017 le match des valeurs de la défense avec des consultations gratuites autour de cette rencontre footballistique. L’avocat est un relais de confiance et la confiance se crée lors de rencontres fiables. Le justiciable ne choisit pas son avocat seulement sur sa technicité mais aussi sur le relationnel qu’il a avec lui.

Vous êtes notamment spécialisée en droit de l’environnement, à votre sens comment va évoluer ce droit ?

Je suis impliquée surtout sur le droit de l’eau, j’ai notamment participé au projet Océan futur avec Jean-Michel Cousteau que la Barreau de Marseille recevra le 18 mai à l’occasion de la création du pôle maritime du TGI de Marseille. J’ai également participé au forum mondial de l’eau en encadrant l’atelier “Tous avocat de l’eau” et contribué à la Medcop 22 sur le droit et le climat. Le Barreau de Marseille a d’ailleurs adopté la déclaration universelle des droits de l’humanité de Corinne Lepage que nous recevrons le 13 mai octobre à Marseille pour le colloque santé, droit et environnement de l’union des avocats européens.

L’incubateur du Barreau de Marseille a été lancé semaine dernière, quelles vont être les missions de cet incubateur ?

C’est une plateforme qui permet de fédérer ceux qui y participent et de partager savoir, compétence et outils. Nous créons un espace de savoir sur le principe d’une bibliothèque où nous organisons des réunions tous les mois pour présenter des nouveaux outils aux avocats. La justice du 21ème siècle sera je l’espère plus accessible. Il existera de nouveaux portails permettant au justiciable d’avoir accès à l’information et gagner du temps quant à la connaissance de l’état de son dossier.

Nous anticipons le virage de ces nouveaux modes de communication et de rencontres. Autrefois nous nous réunissions lors de colloques, en 2018 nous allons permettre à d’autres Barreaux de participer à des colloques par vidéo-conférence. On peut humaniser les relations grâce au numérique et c’est tout l’enjeu de l’évolution de notre société.

Quelles sont les relations entre l’incubateur de Paris et celui de Marseille ?

Le 31 mai 2017 les incubateurs de Paris, Bordeaux et Marseille se rendront à Lyon pour le lancement de l’incubateur de Lyon. C’est enthousiasmant de voir que ces incubateurs se soutiennent mutuellement et travaillent main dans la main.

La jurisprudence prend de plus en plus d’importance en France, pensez-vous que l’avocat peut être le co-constructeur de la norme de droit ?

Va-t-on aujourd’hui plus dans une formulation pratique plutôt que textuelle, c’est une vraie tendance à mon sens. N’y aurait-il pas une comparaison avec la réglementation anglo-saxonne qui s’appuie sur des cas pratiques pour établir des règles de droit en parallèle ? En France, la jurisprudence a toujours existé et a toujours été source de réflexion. Nous avons un texte et nous regardons comment un cas similaire a été jugé.

Nous avions banni de notre cerveau d’étudiant le fait de juger ou plaider en équité pourtant récemment la cour de cassation a rendu un arrêt qui laisse place à cette notion d’équité.

Pour l’instant nous sommes dans un espace dans lequel on peut être créatif. L’innovation c’est parfois ajouter un élément ou en détruire un autre. J’observe avec intérêt si cette notion va progresser en France et bâtir quelque chose ou bien si elle va se défaire et réapparaître sous une autre forme.

Yves Saint Laurent disait “Il ne faut pas confondre la mode qui passe et le style qui demeure. “, C’est un peu également le cas dans le droit. Le droit est une création qui est au centre d’une époque, il évolue lorsque les mentalités se transforment.

Quelles sont les relations entre les avocats et le législateur à l’heure de l’inflation législative ?

Les avocats appliquent la loi, le législateur l’adapte et le justiciable doit la respecter. En revanche la loi doit être compréhensible par tous et cette tâche incombe à l’avocat comme au législateur.

Quel est votre conseil pour tous les jeunes juristes qui souhaitent devenir Bâtonnier ?

Il ne faut pas en faire un objectif en soi. Dans un premier temps il faut déjà travailler et surtout aimer son métier et ensuite des personnes bienveillantes vous donne le courage de vous présenter.

J’avais déjà candidaté pour devenir bâtonnier auparavant et j’avais été battue de quelques voix, et ce n’est pas forcément évident après une défaite de se représenter mais votre entourage vous pousse. C’est d’ailleurs très important d’être entouré de personnes qui croient en vous et encore plus crucial de s’entourer de personnes qu’on admire, d’avoir un référent qui inspire à la persévérance. Aujourd’hui, j’apparais comme une particularité à Marseille car il n’y a jamais eu auparavant de femme bâtonnier dans cette ville. C’est grâce à des femmes formidables qui ont œuvré avant moi que j’ai trouvé une motivation pour me présenter.

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