Procureur de la République de Nîmes, Eric Maurel évoque le quotidien de cette profession ainsi que les relations entre procureur, organes de presse et avocats.


Vous officiez à Nîmes, les tribunaux du sud de la France comptent parmi ceux qui ont le plus de contentieux lourds, comment gère-t-on ce genre d’affaire ?

Tout d’abord nous sommes une équipe de 13 personnes au parquet. Avec un effectif de cette taille la polyvalence est nécessaire, pourtant nous veillons également à nous spécialiser. Nous nous inscrivons dans une politique pénale et nous l’adaptons aux réalités locales qui sont riches dans ce département. La très grande violence criminelle et délictuelle est une des caractéristiques de ce département. Nous constatons dans le Gard beaucoup de violence familiale, conjugale ou crapuleuse et une explosion de la délinquance chez les mineurs. D’ailleurs, le département connaît le tout premier niveau national de délinquance juvénile. Cette forte criminalité s’intègre dans une situation économique dégradée car une grande partie de la population vit de grandes difficultés matérielles. Il y a 14% de chômage dans le département et cela peut monter jusqu’à 48% dans certaines communes en plus des nombreuses personnes vivant uniquement avec le RSA.

L’autre particularité du Gard est qu’il y existe une criminalité organisée assez nouvelle venant de l’étranger (trafic de tabac, proxénétisme, trafic de stupéfiant) qui remplace petit à petit les dynasties locales à l’origine d’infractions financières, trafics d’armes ou vols à main armée. Le département connaît également une très grande délinquance routière, nous comptabilisons déjà plus de 22 morts depuis le début de l’année.

Comment ont évolué les relations entre les procureurs et les avocats ?

Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours eu des relations de respect avec les avocats. Cela étant, le respect mutuel n’empêche pas la combativité lors de l’audience. Il est possible que certains avocats connaissent moins bien les magistrats. Il est possible qu’il y ait moins de moment de convivialité au palais de justice. Cela pourrait éventuellement impacter les relations professionnelles car l’on se connaît moins mais à mon sens tout est question de positionnement personnel plutôt que d’institution.

Comment les nouvelles technologies peuvent aider les procureurs ?

Nous utilisons l’informatique en permanence afin de communiquer avec nos collègues en France ou à l’étranger, ou bien pour accéder à des bases de données. Les magistrats du parquet travaillent souvent avec deux ordinateurs de manière simultanée.

Les outils informatiques sont indispensables dans notre quotidien. Ils nous servent notamment lors d’investigations sur des affaires criminelles et pour lutter contre de nouveaux types de délinquance.

Par ailleurs, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux comme Twitter nous aident dans nos missions de communication. En effet, il ne suffit pas de savoir faire, il faut également faire savoir. Il est important de communiquer sur les supports où les justiciables cherchent de l’information. Les médias ont évolué, les journaux sont présents sur les réseaux sociaux. Ne pas intégrer les réseaux sociaux dans sa stratégie de communication c’est risquer de ne pas aller au bout de sa politique de communication.

Comment travaille-t-on sur des dossiers médiatisés comme l’affaire d’Outreau ?

A partir du moment où il y a une forte présence médiatique, il n’est jamais facile de travailler.

J’ai pu instruire des affaires concernant des accidents d’avion, meurtres ou encore le procès d’Outreau. Dans ce genre d’affaire, il faut protéger le secret de l’enquête pour éviter de jeter sur la place publique des informations clés qui pourraient permettre d’identifier des suspects ou de mettre des personnes présumées innocentes dans une posture malaisée. La presse est libre et heureusement mais nous devons veiller à ce qu’elle ait les bonnes informations et qu’elle ne nous gêne pas dans notre travail. Nous veillons à maîtriser notre communication en organisant pour cela des conférences de presse et en étant au contact des journalistes. Cela permet un déroulement serein de l’investigation même si cela n’est pas toujours simple. La communication fait partie intégrante du métier de procureur, à chacun de développer des compétences en la matière. En effet il est crucial de savoir entretenir des relations de qualité avec les organes de presse afin d’éviter que le storytelling vienne contaminer le processus de décision des magistrats.

Comment le procureur est-il perçu par le justiciable ? Comment rendre encore plus positive la perception du procureur ?

Tout d’abord, je pense que c’est une fonction trop méconnue. En effet, même les avocats ou les services de police ne connaissent que superficiellement la réalité du travail de procureur.

Les cours sur la fonction de procureur tiennent en peu de chose et peu de personnes ont une idée du spectre de compétences du procureur de la république. Nous avons des missions de prévention et répression de la délinquance. Nous sommes également en lien avec la juridiction civile concernant les affaires de tutelle, d’adoption, de garde ou d’autorité parentale. La profession de procureur est diverse car nous travaillons avec différentes administrations et collectivités locales ainsi qu’avec avec les juridictions pénales, civiles et commerciales. Nous sommes aussi des gestionnaires et des managers d’équipe. C’est une des professions les plus passionnantes qui soit.

La justice prédictive est souvent écartée de la matière pénale pourquoi ?

Tout d’abord, la matière pénale est aléatoire et repose sur l’individualisation de la peine. De nombreux de critères entrent en jeu, l’état du casier judiciaire, la gravité des faits, le contexte des faits et l’impact sur l’ordre public. Un port d’arme à Ajaccio ou Aurillac ne sera pas puni exactement de la même façon. Tout comme la détention de stupéfiant ne sera pas puni de la même manière en Seine-Saint-Denis ou en Mayenne car le tissu local est pris en compte dans chaque jugement.

La justice prédictive est compliquée à mettre en œuvre et est difficilement compatible avec le principe d’égalité des poursuites, fondamental au pénal. Pourtant, on pourrait tout à fait imaginer le développement de la justice prédictive dans les domaines civils, prud’homaux ou commerciaux.

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